Sur la question de l’abstention…

S’il y a un sujet de préoccupation au sein du Parlement européen pour les prochaines élections, c’est sans conteste l’abstention. Cela inquiète et à juste titre. Parce que, malgré les efforts pour véhiculer l’idée que ces élections sont «différentes»; malgré le fait que nous risquons l’avenir de l’Europe et que les majorités qui se formeront dans la prochaine Eurochamber décideront quelle sera la réponse européenne à la crise et les voies que nous emprunterons vers la reprise économique; Malgré tout ce qui est en jeu, il se peut que le détachement à l’égard de la politique en général et l’indifférence à l’égard de l’Europe en particulier finissent par peser sur les taux de participation qui ont déjà largement dépassé dans toutes les nominations précédentes toutes les lignes rouges imaginables.

La vérité est qu’il est difficile de s’aventurer à encourager des pourcentages de participation, compte tenu des précédents: un Européen sur deux ne votera pas. Les chiffres sont particulièrement critiques dans les nouveaux États membres, meilleurs dans l’Europe des Quinze, et très bons uniquement dans les États où le vote est obligatoire. Que peuvent donc offrir les élections de cette année pour briser les schémas classiques de l’abstentionnisme? Certaines choses en fait, voyons-les.

1.- «Les questions qui me concernent ne relèvent pas de la compétence de l’UE». Traditionnellement, les citoyens européens ont perçu que les questions qui les touchent le plus ou qui les concernent le plus ne sont pas traitées principalement à Bruxelles. Ceci est confirmé par diverses enquêtes de l’Eurobaromètre au cours des dernières décennies. Pour prendre un exemple, ce n’est que dans les politiques liées à l’environnement (une préoccupation récurrente au bas de l’échelle) que l’UE joue un rôle prédominant dans la législation. Même le chômage ou la situation économique générale (qui sont les principales préoccupations) ne sont généralement pas associés à la politique européenne, en raison de beaucoup de politiques monétaire et des actions de la BCE. Ces élections ont donc été considérées comme «de second ordre», c’est-à-dire de moindre importance vis-à-vis des élections nationales, régionales et locales, étant donné la perception générale des citoyens et que l’activité politique des institutions nationales a plus d’impact sur leur vies.

Il est évident que le contexte de crise économique a pu faire exploser ces perceptions. On a beaucoup parlé de Bruxelles en ce qui concerne l’application de mesures d’austérité, de renflouements et, en général, d’actions qui affectent la situation économique générale d’un pays. Ce que ces élections offrent, dans les différentes options politiques, c’est de choisir un programme européen de réponse à la crise et les mesures que nous allons prendre au cours des cinq prochaines années pour restaurer le bien-être et la prospérité du continent. Rien de moins. Heureusement, la plupart des options politiques offrent au moins cela: une « réponse européenne »; approfondir l’intégration (par exemple, l’union bancaire et fiscale) pour résoudre nos problèmes.

2.- Peu d’informations sur l’Union européenne. Le déficit d’information a traditionnellement été une autre explication pour la forte abstention aux élections. Un bon exemple de cette désinformation se trouve dans la corrélation négative entre l’augmentation des pouvoirs du Parlement européen et la participation enregistrée aux nominations électorales successives. Cela s’explique simplement parce que la grande majorité des citoyens ignoraient ces avancées démocratiques. Paradoxalement, les élections au Parlement européen (pilier démocratique de l’UE) n’ont fait qu’accroître la visibilité du manque de légitimité subi par l’intégration européenne et son réseau de décision.

En général, le soutien au processus, ou à l’adhésion de votre pays à l’Union parmi les citoyens des différents États membres, a été observé dans les études d’opinion publique depuis le début de l’intégration européenne, comme plutôt passif, mal informé et dépourvu de fondements identitaires. Nous parlons de soutien «instrumental», qui est basé sur les avantages perçus par la vision d’appartenance au Club.

La crise économique a peut-être aussi perturbé ce soutien tacite, ce consensus passif. La question est de savoir s’il se détachera davantage ou s’il s’agit d’un choc (toujours critique), une sorte de «dissidence active». L’euroscepticisme n’a pas été un facteur à prendre en compte dans toute l’UE lors des élections précédentes pour déterminer la décision d’aller ou pas voter. Peut-être que cette fois ça peut être le cas. Il peut aussi arriver que ce réveil de la conscience européenne se transforme en opportunité (idée soulignée par le philosophe allemand Habermas) de se rendre compte que nous partageons un destin commun.

3.- Le troisième obstacle majeur que les élections européennes ont dû surmonter est le manque d’attractivité. Nous n’élisons pas de gouvernement et il n’y a donc aucune attente d’alternance politique, ce qui est vital dans le jeu démocratique. Jusqu’à présent, on ne pouvait s’attendre à ce que le résultat des élections européennes conditionne réellement les politiques européennes.

Pour cette raison, cela peut être un grand coup de fouet pour réveiller l’intérêt pour les élections lorsque, pour la première fois, nous avons des candidats à la Commission européenne en campagne en Europe, présentant leurs programmes européens et ayant des débats à dimension européenne. Maintenant oui, la direction politique du nouvel Euro-parlement qui sortira en mai sera liée à la personne qui dirigera les destinées de l’exécutif européen, soumis à un plus grand contrôle démocratique par la Chambre des représentants.

Le nouveau rôle confié aux partis politiques européens, qui étaient jusqu’à présent de simples spectateurs dans une prise de décision authentique, qui a donné plus d’importance aux exécutifs, par le biais du Conseil de l’UE et des sommets des chefs d’État et de gouvernement. Jusqu’à présent, sans aller plus loin, les partis politiques transnationaux ne pouvaient pas participer à une campagne référendaire qui affectait les questions communautaires. Le déficit des forces politiques européennes a sapé, dans l’histoire de l’UE, sa capacité à promouvoir la participation des citoyens et à être des vecteurs de volonté populaire. Sans oublier son pouvoir d’influence et de contrôle sur les dirigeants.

Peut-être avec ce nouveau cadre qui nous a été présenté par les élections européennes de 2014, nous pouvons parler de la résurgence d’un leadership politique européen qui jusqu’à présent était absent, et qui a également motivé l’abstentionnisme. Pour que l’Europe s’en tire et affronte son avenir à long terme, il faut du courage politique et des dirigeants qui regardent au-delà des élections. Certains dessinent peut-être déjà le futur, même si nous le voyons toujours un peu flou.

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