L’insécurité de notre postmodernité

La modernité a crée selon moi des conditions nouvelles, propices au développement d’un sentiment d’insécurité et de peur. Lesquelles au juste ?

Une première forme d’insécurité moderne que je qualifie de civilisationnelle en référence à Elias est liée aux deux concepts au cœur de sa sociologie : celui de la hausse de notre sensibilité à l’égard de toutes les formes de contact avec autrui, la modernité passant ainsi par une mise à distance des corps ; et celui des interdépendances qui, croissantes a fortiori avec la mondialisation, nous rendent logiquement de plus dépendants les uns des autres tout en nous faisant perdre du coup la maîtrise de notre destin et des conditions de notre autonomie, c’est-à-dire précisément ce à quoi la modernité nous enjoint de manière injonctive.

Une seconde forme moderne d’insécurité est de type « existentiel ». De la « société de protection rapprochée » (R. Castel) assurée par l’intégration et les solidarités de la communauté villageoise et familiale, on est passé  à une société de la peur en ce que la modernité fait reposer l’ensemble de la responsabilité de l’existence personnelle et du destin social de l’individu sur lui-même et ses seules actions (voir le développement des manifestations de cette angoisse dans les nouvelles « maladies » du XIXème siècle : spleen, mélancolie, angoisse, nostalgie, acédie, neurasthénie etc. dont la littérature se fait largement l’écho). Il faut avoir les moyens d’être un individu, qui, rappelons-le, est une notion élitiste, promue historiquement par les représentants de l’économie politique (qui s’adressent à des nantis économiques, à des propriétaires) et des Lumières (qui considèrent l’homme culturellement nanti, un « sachant »). Mais quid du reste de la population, c’est-à-dire de la large majorité ? Le plus grand nombre s’expose au risque et à la peur d’être « un individu par défaut », contraint de l’être mais sans les moyens de répondre à cette nouvelle injonction sociale… sauf à être aidé et soutenu… ce qui sera le cas en France, avec l’État providence et la conquête progressive des droits sociaux, précisément là pour remédier aux aléas de la vie auxquels tout seul l’individu –le plus grand nombre du moins- ne pourrait faire face. L’insécurité parle en fait du besoin de protection… que la modernité a exacerbé. Or la peur, le sentiment d’insécurité existentielle, la montée du sentiment de précarité ne peuvent aujourd’hui que se renforcer à un moment où l’État se désengage peu à peu de ses missions de sécurité sociale et où, parallèlement, les risques, certains réels, d’autres moins, augmentent à propos de toute une série de nouveaux sujets (voir U. Beck).

Mais l’insécurité participe d’un sentiment, la peur, qu’il faut aussi raccrocher à un autre pan de la modernité, à une troisième forme d’insécurité, de type structurel, analysable et résumable à l’idée que la société moderne est organisée en réseau(x). Cette troisième forme d’insécurité se manifeste selon moi aux trois niveaux que la société en réseau bouleverse : notre rapport à l’espace, notre rapport au temps et enfin la façon dont nous nous affilons et participons désormais aux groupes et finalement la manière dont est conçue l’identité individuelle.

1/Dans ce cadre, il y a d’abord une différenciation fonctionnelle des espaces à laquelle renvoient la célèbre théorie de la vitre brisée, celle des opportunités et du cambrioleur rationnel (Cusson) et les concepts de non-lieux (M. Augé) et d’hyper-lieux (M. Lussault), pour rendre compte des phénomènes d’insécurité liés aux infrastructures matérielles propres à la vie moderne.

2/Ensuite, la modernité entraîne des désordres en modifiant dans le sens de l’accélération l’assise temporelle des sociétés (voir P. Virilio) et de leur ordre (qui passe fatalement par l’impératif d’une certaine stabilité pour se maintenir). On peut distinguer 3 formes d’accélération :

  • celle liée à la technique, évidente : transports, informatique
  • celle liée au changement social, dans le sens d’une liquidité (voir Baumann) qui se manifeste dans des institutions telles que la famille (de la famille souche à la famille monoparentale) ou le travail (du métier pour la vie à plusieurs métiers dans une vie, voir R. Sennett)
  • et enfin celle du rythme de vie, la plus importante, profonde du moins. Elle se manifeste par le paradoxe qu’elle soulève dans un premier temps. En effet, comment se fait-il que nous éprouvions en permanence un sentiment quotidien de manque de temps alors même que l’accélération technique des machines nous permet d’en gagner ? Si le temps ne devient pas abondant, c’est en fait que nous postulons implicitement que la quantité de tâches est restée constante. Or, il n’en est rien. On envoie et reçoit beaucoup plus de mails aujourd’hui que de courriers « naguère », on consacre beaucoup plus de temps au transport, on se change beaucoup plus souvent qu’avant (donc le temps consacré au linge croît) etc.

En fait, les désordres (je vais publier pour les abonnés une synthèse de mes travaux) que les individus éprouvent et qu’ils entraînent pour les structures collectives avec cette augmentation des tâches, sont à rapporter, une fois encore, à deux traits typiques de la modernité :

  • son idéal compétitif (voir Ehrenberg, Le culte de la performance) : la modernité a pour fondement l’individu qui, nous l’avons dit, ne peut compter que sur lui-même pour être, avoir, agir, bref pour vivre. Il se retrouve donc en concurrence avec les autres qui sont autant d’unités de vie avec des projets identiques et des conditions similaires pour les réaliser. Le fait est évident dans la sphère économique, a fortiori dans le cadre du capitalisme : il s’agira de tirer du profit de son activité et le temps y est décisif au moins à trois titres : pour réduire les coûts de production bien sûr, pour rembourser ses crédits et payer moins d’intérêts, et pour être/rester devant ses concurrents en termes d’innovation. Mais cette compétition vaut aussi pour le reste de la vie sociale puisque, à l’inverse des sociétés pré-modernes où le mode de répartition des positions, des biens et des statuts était fonction de votre groupe d’appartenance et de naissance, dans les sociétés modernes, c’est ce que vous faites qui vous apportera une position, des biens, un statut et une reconnaissance sociale correspondante.  Donc cet ensemble de biens, de ressources n’étant pas proposé en quantité illimitée dans la société, c’est fatalement la course entre les individus. Regardez comme est fréquente dans le discours des individus l’expression « je me suis battu pour avoir ce que j’ai, faire que je fais, être là où j’en suis… ». C’est donc fatalement la course aux concours, pour les bonnes écoles, pour les emplois rémunérateurs, porteurs, c’est aussi la course pour être à la dernière mode, avoir le dernier objet (voir les files d’attente devant les Apple store quand un nouveau produit sort), faire la bonne affaire (les soldes), et même la course à l’amour et l’amitié (speed dating, nombre d’amis sur Facebook), bref au niveau de l’ensemble des relations sociales. Dans tous ces champs, le temps est décisif car celui qui « réussit », c’est celui qui a obtenu avant les autres ou en moins de temps que les autres, les biens en question. Il y a donc en société des autoroutes, des accélérateurs de la réussite : faire une grande école par exemple. Mais il y a aussi le fait que pour rester à la même position, la conserver et rester compétitif, il faut investir de plus en plus de temps, dans son travail par exemple. Vous comprenez les conséquences funestes qui en découlent lorsque, dans cette situation de concurrence « naturelle » en modernité, les ressources (les postes, les biens etc.) se raréfient mais qu’il y a toujours plus de monde à y prétendre (suite à la démocratisation de l’enseignement supérieur par exemple).
  • La transformation de notre être au monde, de notre rapport à la vie qu’entraîne la modernité est le second moteur de l’accélération. La modernité, vous le savez, consiste en un passage de la « vita comtemplativa » à la « vita activa » (cf., entre autres, H. Arendt, Condition de l’homme moderne). On ne se contente plus de regarder les cieux et attendre la vie éternelle dans un au-delà meilleur, mais on veut vivre hic et nunc, trouver notre paradis  sur terre, jouir de la vie dans toutes ses dimensions, dans toutes les offres et possibilités dont le monde regorge. Autrement dit, la « vie bonne » dont parlaient les Anciens a changé de sens, elle n’est plus tournée vers la vie supérieure dans la mort, mais elle consiste à s’accomplir ici dans sa vie selon des critères qui font office de mesure (et de norme) : cet accomplissement, la richesse d’une vie s’évalue à la somme des actions, des capacités, des expériences que l’on a accumulées, mises en œuvre, développées. Le CV en est la forme la plus évidente mais les discussions ordinaires témoignent aussi de cette évaluation qualitative de soi et d’autrui en ces termes. Or, le problème réside dans le fait qu’on ne peut espérer épuiser en une seule vie les potentialités infinies qu’offre le monde. Il faudrait plusieurs vies et la seule solution pour atteindre cet idéal intramondain consiste à accélérer notre vie dans le but de doubler, tripler les expériences avec comme objectif de diminuer la différence entre les options réalisées et les options possibles. Dit en termes plus « métaphysiques », l’accélération est en quelque sorte la réponse au problème existentiel, plus saillant chez les modernes que les Anciens : la mort. Il s’agit de courir non seulement contre le temps mais de courir, avec le temps, contre la mort vers une « éternité immédiate » (N. Aubert, Le culte de l’urgence). Le drame, avec cette nouvelle conception de l’éternité, et face à cette notre inquiétude existentielle d’hommes modernes, c’est que l’accélération technique (ne serait-ce que par le développement des transports), a considérablement augmenté les expériences de vie possibles et accessibles et donc, du coup notre sentiment d’impuissance et d’impatience à pouvoir les vivre et vouloir les rassembler en une seule vie…

Dans ce cadre, s’arrêter, stopper, ralentir: ça veut dire quoi ? C’est quasiment synonyme de désocialisation, de « désintégration » : prendre un repos prolongé, c’est s’exposer à ne plus être à la page, être dépassé, ringard, tant en termes de compétences professionnelles, d’équipements matériels, de vêtements et même de langage. Regardez qui sont ceux qui s’arrêtent : des malades (congés longue maladie) ou des « originaux » (avec des projets attirants mais regardés comme un peu fous : faire le tour du monde, changer radicalement de vie)…

Ily a des désordres sociaux et institutionnels qu’entraînait l’accélération du changement social au niveau de la famille et du travail. Il y a également des nouvelles « maladies » qui naissent avec l’individualisme et dont les écrivains du XIXème siècle parlent : acédie, mélancolie, spleen, ennui, mélancolie, neurasthénie… Toutes ces maladies sont culturelles et liées au sentiment qu’on éprouve à l’arrêt, au moment du ralentissement, avec l’impression de ne plus être, de perte de sens et de vide qui résulte fatalement de cette vie qui devient une succession de moments disjoints, une suite d’expériences vécues sans plan de vie d’ensemble. J’y reviendrai dans un instant.

Aujourd’hui, on a comme maladie « à la mode du temps », le stress, la dépression, le burn-out et toutes ces maladies psychosomatiques ou pas : ulcère, migraine, mal au ventre, mal du dos, insomnies, réactions cutanées diverses, maladies cardiovasculaires. Certains psychologues du travail ont rattaché type de management, rapport au temps et maladies associées. Il n’y a qu’à voir l’ouvrage de N. Aubert, Le culte de l’urgence. La société malade du temps (Flammarion, coll. Champs essais). Ces travaux montrent qu’il y 4 types de décideurs, qu’ils ne réagissent pas de la même manière face à l’urgence et à l’accélération du temps et des délais, et qu’ils développent des pathologies propres (des pathologies managériales de l’accélération en somme) : les uns « expulsent », d’autres « constipent », certains réagissent de façon « épidermique », d’autres encore « mentalisent »…

Ces travaux sont intéressants car généralisables à la Science politique. Nous ne sommes pas tous des manageurs mais nous avons tous des décisions et actions à entreprendre et dans l’urgence, face à la pression du temps, nous agissons et réagissons « psycho-physiquement » selon une même typologie de symptômes en fonction de notre personnalité (même si cette dernière est conceptuellement problématique en sociologie).

Que ressort-il du fait que vous stoppiez (quand vous vous mettez donc hors temps de l’accélération) ou que vous développiez ces pathologies du temps (quand vous êtes donc (trop) dans l’accélération) ? Que le temps est une norme, qu’il y a des formes d’injonction au respect des normes temporelles (délais, planning, agenda, horaires) et des sanctions ou des coûts (selon) sociaux associés. Des normes d’autant plus redoutables qu’elles semblent naturelles, dépolitisées, donc sans qu’elles puissent faire l’objet d’aucune lutte, d’aucune opposition tant elles semblent le lot ordinaire, banal de la vie moderne, et donc de la seule responsabilité de l’individu. S’il en souffre, c’est sa faute, qu’il est mal organisé, qu’il gère mal son temps.

Il y a là pour certains sociologues comme H. Rosa, une forme de totalitarisme de l’accélération. L’expression est forte, excessive diront certains, mais si vous admettez que le totalitarisme, ce sont 4 caractéristiques et qu’elles s’appliquent parfaitement à la question du temps, alors, l’expression devient plus justifiée :

  • le totalitarisme exerce une pression sur les volontés et les actions des individus
    • on ne  peut lui échapper, il concerne tout le monde
    • il est socialement omniprésent, concerne toutes les sphères de la société
    • il est difficile de le combattre

Totalitarisme donc qui crée en tant que tel des souffrances, des pathologies, des désordres, le tout entre euphorie, excitation et jouissance de l’instant (l’ivresse, le shoot), et l’épuisement, la fatigue, la dépression, le burn out…

Mais quelle cause à tout ceci finalement ? Comment a-t-on pu en arriver là ?? Le problème est sans doute lié au fait que la modernité s’avère paradoxale avec elle-même là encore. Elle bute sur ses propres moyens de réalisation, sur la modernisation en fait. Il y a opposition, contradiction du moins, entre ses fins et ses moyens, ce qui n’était pas forcément le cas au départ, et même, bien au contraire puisque les moyens pouvaient être totalement justifiés et les plus à même de réaliser cette fin.

Mais quelle est cette fin et quels sont ces moyens ???

La fin, c’est bien sûr que tout le projet de la modernité réside dans cette promesse de réaliser l’autonomie individuelle, de faire en sorte que chacun se détermine soi-même, définisse ses buts, ses valeurs, ses actions, bref vive sa vie indépendamment des pouvoirs et instances institutionnels, politiques, religieux et familiaux. Le moyen, c’est celui déjà évoqué, la concurrence, la performance personnelle qui dit ce que vous êtes ce que vous faites, pensez, entreprenez, acquérez… en fonction de votre énergie, votre mérite, votre travail, votre talent. Or sa mise en œuvre est passée, entre autres, par ce processus d’accélération qui a finalement pris le dessus en transformant complétement les termes de cette autonomie. Car qui dit autonomie, dit que le sens de notre existence vient d’un projet intégré, global de vie dans le cadre d’orientations fortes, réfléchies et structurantes, d’une évolution maîtrisée, d’un ensemble d’épisodes et d’expériences qui forment à terme et de façon cumulative une histoire « accomplie ». C’était ainsi qu’était entendue au départ la construction de son identité qui impliquait donc la longue durée, du temps.

Or, désormais, avec cette accélération du temps, notre identité est au mieux de type situationnel : il s’agit de s’adapter, d’être souple, flexible face aux situations toujours temporaires, changeantes. Notre vie devient alors un ensemble hétéroclites d’éléments vécus, une somme d’instants frénétiques que l’on n’a pas pensés, pas voulus, sans cohérence ni direction commune générale, non reliés entre eux, instables, mouvants, bref sans sens (à la fois en termes de direction et de signification). On surfe sur des moments de nos vies, comme on surfe sur internet de pages en pages ou avec un très grand nombre de gens avec lesquels on est en relation sans en fait les connaître ni les avoir vu…

Pour le dire dans des termes plus métaphoriques ou abstraits, avant, la vie, c’était une ligne (d’expansion) consistant en un cheminement progressif vers un accomplissement, une maturité via des étapes cumulatives.

Aujourd’hui, avec la vitesse, la vie, dans cette société en réseau, c’est une succession de points, de « sites » et de scènes sur lesquels on passe, que l’on visite de façon anarchique, sans plan prévu d’avance, au gré des occasions, des opportunités, des « clics » et qu’on relie au hasard et a posteriori pour essayer vainement ou du moins un peu désespérément de donner à cette improvisation existentielle un sens. Ce que Tarde, d’ailleurs, avait déjà parfaitement pressenti dès le début du XXème siècle. C’est donc tout notre rapport au temps, à l’espace, aux relations sociales et à nous-mêmes qui a changé, avec cette impression croissante que nous ne sommes pas vraiment qui nous souhaitons être, que nous ne faisons pas ce que nous souhaiterons vraiment faire… (cf. le succès des ouvrages sur le développement personnel) et que pendant ce temps (perdu), le temps passe justement !

Le rêve de l’autonomie s’achève, et le cauchemar de l’aliénation par l’accélération commence. C’est du moins ce que pense Rosa, réactivant par là un concept propre au lexique marxien et tombé en désuétude relative. Qu’est ce qui justifie son emploi ? Selon lui l’aliénation se justifie à 5 niveaux :

  • au niveau de l’espace : parce que l’appropriation de l’espace, d’où découle le sentiment d’être là, chez soi (les Allemands utilisent le terme d’Heimat (un terme incroyable)), inscrit dans un lieu que l’on connaît, qui fait repère et sens, voire origine, suppose du temps. Or avec l’accélération du temps, c’est l’espace qui est nié. La mobilité physique ou virtuelle annule les distances, crée des proximités indépendamment des lieux. Mieux, avec la vitesse, c’est la part des non-lieux qui augmentent, des entre-lieux sur lesquels vous ne cessez de passer sans jamais les habiter comme des lieux à part entière.
  • Par rapport aux choses : c’est la même idée ; l’appropriation des objets nécessite du temps pour être familier d’eux, avoir le sentiment qu’ils sont miens, une partie de vous-même, de votre identité. Or avec l’accélération de l’innovation, c’est une dévaluation constante de ce type d’expérience qui s’opère face aux objets que vous n’avez même pas le temps de connaître (a fortiori ceux dotés de fonctionnalités nombreuses comme les ordinateurs, smart phones etc.) et d’investir que déjà ils sont remplacés par d’autres. La consommation matérielle, déjà frénétique (tant les désirs sont au-delà des réels besoins), s’efface face à une consommation morale exigeant que vous remplaciez, au rythme des vitesses élevées de l’innovation, ces produits finalement jetables et qui ne peuvent donc participer des structures matérielles personnelles du monde vécu.

Par rapport à nos actions : par là Rosa entend deux choses. D’abord, le fait que la surcharge d’informations que nous avons désormais à disposition avec les nouveaux moyens de communication, nous empêche d’avoir la pleine maîtrise de nous-mêmes et de ce que nous faisons. Nous utilisons des outils sans vraiment savoir comment ils marchent dans toutes leurs possibilités, nous signons des licences et autres contrats (logiciels, abonnements) sans les lire, nous parlons de questions politiques, économiques et sociales complexes sans savoir réellement tout de la question, et même nous faisons des cours sans avoir lu tout sur le sujet !!! Pire encore, nous sommes facilement entraînés contre nous-mêmes à faire des choses que nous n’avions pas prévues, dont nous n’avons pas forcément envie (par exemple, allumer son ordinateur pour travailler et se retrouver de fil en aiguille à lire des choses sur internet, à répondre à des mails qui tombent etc.).

Faiblesse personnelle me direz-vous !!!

Non car tout le monde éprouve cela, s’en plaint, de même que tout le monde constate que nous consacrons dans le monde professionnel de moins en moins de temps à notre activité principale qui se trouve dévorée par toute une série de tâches annexes particulièrement chronophages : la liste des choses accessoires, périphériques à faire s’allonge et nous contraint à les faire malgré nous.

Le caractère nouveau de l’aliénation vient qu’elle relève de nous en fait, de notre propre état d’individus autonomes et responsables : personne ne vous y contraint vraiment, c’est nous qui faisons ce que nous ne souhaitons pas vraiment, avec ce sentiment désagréable d’être différent de ce que nous sommes vraiment, mais sans avoir  le temps de devenir et être ce quelqu’un, ce moi authentique, ce que la modernité réclame justement et qui en attendant fait la fortune de la littérature et des coachs en développement personnel.

Ce moi authentique exige en fait une temporalité longue, lente et maîtrisée et, à défaut, nous compensons par des béquilles qu’offre la consommation immédiate en satisfaisant (illusoirement) ces désirs existentiels d’être soi par des produits promettant cette authenticité et cette réalisation de soi (des produits pleins de potentiels de personnalisation)

  • Par rapport au temps : Selon Rosa, la mémoire tend à l’effacement. Nous n’arrivons plus ou mal à nous approprier le temps lui-même car la mémoire passe par des empreintes, des traces qui suppose elles-mêmes le temps long de l’expérience. Or l’accélération privilégie le temps bref, le flash, l’instantané, la « photo-souvenir » du touriste en quelque sorte. Delà résulte l’absence d’accumulations, à rattacher à l’organisation actuelle de nos vies faites de séquences isolées, disjointes les unes des autres, courtes et très différentes (en termes d’activités, de lieux et de personnes rencontrées). Difficile dans ces conditions qu’une mémoire existentielle en résulte donc.
  • Par rapport à soi et aux autres : de toute ceci, une conclusion s’impose alors : ce sont toutes les formes de l’attachement qui en prennent un coup. Et, selon Rosa, il en va de même pour les individus entre eux. L’accélération favorise le développement de toute une série de liens avec autrui, démultiplie les possibilités de connections avec autrui dans des proportions impensables il y a encore quelques dizaines d’années où notre ancrage dans un lieu physique limitait encore notre cercle de relations et de connaissances. Le soi est donc saturé de liens pour reprendre le titre de l’ouvrage de K. Gergen. Mais pour autant, connaissons-nous ces individus autrement que de manière spécialisée et ponctuelle. En tirons-nous un enrichissement réel, une profonde satisfaction de laquelle on éprouve un surplus d’être ? Rosa répond non car de tels gains suppose de la durée, de la continuité et de la profondeur dans ces relations qui, dans les faits, ne sont pas prévues dans ces termes qualitatifs et avec ces objectifs existentiels.